À l'affiche, Agenda, Critiques, Evènements // Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, écriture, conception et mise en scène d’Eddy D’aranjo, à La commune CDN d’Aubervilliers

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, écriture, conception et mise en scène d’Eddy D’aranjo, à La commune CDN d’Aubervilliers

Mar 15, 2022 | Commentaires fermés sur Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, écriture, conception et mise en scène d’Eddy D’aranjo, à La commune CDN d’Aubervilliers

 

© Willy Vainqueur

 

ƒƒƒ article de Nicolas Thevenot

J’ai rencontré l’âme d’un spectacle. C’est rare. Dans une salle de théâtre, la lumière grise et le panneau blanc au format panoramique posé sur la scène créaient l’illusion d’une salle de cinéma. Il y eut d’ailleurs un générique, parlé, comme dans Le mépris de Godard. Aussi beau qu’un corps se dévêtant, aussi inouï que cela dans sa souveraine simplicité. Rencontrer l’âme d’un spectacle c’est aussi rare que toucher l’âme humaine. C’est impossible même, car ça ne se fait pas entre honnêtes gens, trop peureux des vérités qu’ils découvriraient. Cette impossibilité vaincue s’appelle poésie. Eddy D’aranjo, en poète du vivant, instaure de nouveaux rapports de sens, invente d’autres regards sur la vie, sur la beauté, sur la mort. Ce n’est pas une redite, c’est inédit, quand bien même c’est après Jean-Luc Godard. Il faut de la délicatesse, ce spectacle en déborde, pour que ce qui vibre et palpite, irrigue et circule de part et d’autre le bord du plateau, se nourrissant du regard, de l’écoute, de l’intelligence, de l’émoi d’un public. Il y a de l’attention.

D’où vient cette sensation d’intimité, d’amitié, j’ose : d’amour, dont se sent au premier abord étreint le spectateur ? Probablement de cette combinaison d’immédiateté dans le geste artistique des acteurs au plateau, de simplicité dans son effectuation quand bien même elle porterait le signe d’un style ou d’une référence, et enfin de candeur si l’on veut bien entendre ici cette capacité sans cesse renouvelée à recevoir et interroger le temps qui passe et qui revient.

Les premiers instants, en forme d’ouverture, en lever de rideau, instituent magistralement le souffle et la communication de l’infime, l’un et l’autre ne tenant qu’à un fil. Ce fil est l’âme d’Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam. Sa fragilité, sa nécessité, son organicité. Que cette ouverture soit magnifiquement et simplement performée par la régisseuse et la créatrice de la scénographie et des costumes, deux fonctions habituellement invisibles au plateau, nous en dit long d’un spectacle qui creusera son sillon dans le retrait, la réserve, comme pour laisser libre cours à l’œuvre : il y a une politique de l’effacement chez Eddy D’aranjo qui fonctionne paradoxalement comme un révélateur des êtres en présence. Les acteurs brillent dans cette lumière de l’absence. Dans leur fuite, il y a une offrande.

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam est un geste profondément écrit à la première personne à travers une tierce personne. C’est une conversation fantôme, comme chacun a pu en avoir avec ses auteurs de prédilection, ceux-là qui vous donnent force de vie, et vous forcent à ouvrir autrement votre intelligence au monde. Cet échange qui n’eut pas lieu entre Eddy D’aranjo et Jean-Luc Godard, il s’écrirait et se déplacerait finalement entre le spectacle et le spectateur, comme si ce dernier devenait le truchement de cette relation proposée mais jamais entamée avec le réalisateur de la Nouvelle Vague.

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam n’est pas une adaptation de Jean-Luc Godard au théâtre, c’est plutôt et c’est mieux ainsi, magnifique en fait, la souveraine chanson de gestes d’un créateur et de sa troupe au sortir de l’œuvre de Godard. Un héroïsme du sensible. C’est la preuve s’il en était besoin que les œuvres essaiment, fécondent, produisent d’autres œuvres dans des généalogies sans fin, comme autant de cadavres exquis, si nous les mettions bout à bout à la manière d’un Aby Warburg. Dans la voix et la présence des acteurs, il y a d’ailleurs cette douce et entêtante étrangeté, comme si au fond d’eux-mêmes on pouvait percevoir, dans leur silence, l’écho d’un film. Ils possèdent cette épaisseur, ce double-fond. Ils ont la densité de cette préexistence quand bien même ils ne joueraient pas des personnages de film.

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam est un processus qui invite l’œuvre à faire table rase, pour s’inventer, pour avancer avec sa propre intelligence sensible, et bifurquer de manière inattendue. Elle s’élabore hors de toute règle, prend son temps, joue sa difformité, sa beauté est freak. Le spectacle composé de plusieurs parties trouve et réalise sa nature profonde en chemin. La première partie (Pleurer Jeannot) semble surgir d’une respiration lourde, entravée, celle d’un homme grand et mince, la tête oblitérée par un latex figurant celle d’un vieillard glabre. Tonton Jeannot est l’élément déclencheur, entre naturalisme et facticité, le corps étrange, entre signe et réalité, amenant ce qu’il faut de trouble au plateau pour que s’invente une écriture singulière. L’histoire sera celle des sentiments dans leur plus grande nécessité, dans leur principe vital. Sans bouleversement, dans l’infinie pudeur du simple geste, du geste simple, le geste théâtral s’identifiera à celui de prendre soin. Avoir le soin de l’autre. L’œuvre basculera du théâtre à la performance.

Alors que le plateau se sera vidé progressivement, ne laissant que le rivage d’un horizon bleu, et une chaise jaune comme un repentir, c’est ce même soin infini qui animera l’acteur Volodia Piotrovitch d’Orlik dans un long et fascinant plan séquence. C’est beau un acteur qui nous parle depuis la disparition d’un spectacle. C’est beau de se laisser entraîner dans l’intelligence d’un acteur, l’intelligence d’un cœur. C’est beau de voir l’âme d’un spectacle se fondre dans l’âme d’un acteur, le fil tendu de sa scansion se confondre avec le souffle de l’émotion retenue. Volodia, à la suite de Godard, énoncera les deux fautes du cinéma, et en particulier celle de ne pas avoir témoigné de la catastrophe des camps de la mort. Puis reviendra sur ces quelques photos retrouvées qui furent prises clandestinement à Auschwitz au péril de leur vie par des membres des Sonderkommandos. Scrutant à distance, à bout de bras, d’écran, les photos reproduites, Volodia sera notre vivant témoin, offrant généreusement son intériorité comme un miroir où se reflètent et s’écrivent les images survivantes de l’horreur. Dans le geste réparateur de Volodia, comme dans le geste de soin apporté au vieil homme incontinent, c’est l’acteur comme médiateur, c’est l’acteur comme consolateur qui nous étreint, et nous rend une âme.

 

© Willy Vainqueur

 

Après Jean-Luc Godard – Je me laisse envahir par le Vietnam, écriture, conception et mise en scène Eddy D’aranjo

Avec : Majda Abdelmalek, Edith Biscaro, Clémence Delille, Nans Merieux, Volodia Piotrovitch d’Orlik, Bertrand de Roffignac et Léa Sery

Scénographie et costumes : Clémence Delille

Collaboration artistique : Volodia Piotrovitch d’Orlik

Régie générale, plateau et cadre : Edith Biscaro

Création lumière : Anne-Sophie Mage

Création son : Saoussen Tatah

Création vidéo : Typhaine Steiner

 

Durée 2 h 40

Du 10 au 20 mars 2022

Mardi, mercredi, jeudi à 19 h 30, vendredi à 20 h 30, samedi à 18 h, dimanche à 16 h

 

La Commune

Centre dramatique national Aubervilliers

2 rue Édouard Poisson

93300 Aubervilliers

tel. +33 (0)1 48 33 16 16

www.lacommune-aubervilliers.fr

 

 

Du 4 au 19 avril, lundi, mardi, jeudi, vendredi, samedi, à 19 h sauf les lundis ainsi que le vendredi 15 avril à 20 h

Théâtre de la Cité Internationale

17, boulevard Jourdan 75014 Paris

Tél : 01 85 53 53 85

www.theatredelacite.com

 

 

Be Sociable, Share!

comment closed