À l'affiche, Critiques // Abgrund (L’Abîme) de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier, Les Gémeaux, Sceaux

Abgrund (L’Abîme) de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier, Les Gémeaux, Sceaux

Oct 14, 2019 | Commentaires fermés sur Abgrund (L’Abîme) de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier, Les Gémeaux, Sceaux

 

© Arno Declair

 

ƒƒƒ article de Corinne François-Denève

Il y a quelque chose de pourri au royaume des bobos allemands. Tout va pour le mieux dans le couple formé par Bettina et Matthias. Leur deuxième petite fille, Gertrud, a six mois. La plus grande, Pia, cinq ans et demi, « et à cet âge-là, ça compte ! ». Ils ont des amis et des amies qui leur ressemblent, et même leurs quotas : un ami gay, car il faut un ami gay, et une amie vieille fille nullipare, il en faut aussi, c’est un phénomène digne d’observation et de pitié. La cuisine est somptueuse, verres à pied de taille différente, casseroles en fonte. On va chercher sa viande chez le boucher qui abat lui-même ses bêtes (tiens, on n’est pas encore vegan ?), l’épeautre un peu plus loin (ça ne ballonne pas et ça cale), les plus courageux vont voir la dernière comédie sur l’Holocauste, les autres lisent Didier Eribon (enfin, surtout, en parlent). La conversation ruisselle : le patriarcat, le matriarcat, la relation des femmes à l’enfant, ça cause, ça cause, ça ne sait faire plus que cela. De temps en temps une remarque un peu plus insupportable que les autres fait qu’on hausse le ton, puis le brouhaha insignifiant reprend.

Des siècles de civilisation et de conversation ne pourront pas, toutefois, et la pièce nous le montre cruellement, recouvrir, empêcher, l’archaïsme primaire. Une petite fille en demande, qui n’a pas besoin d’une soupe à l’huile de truffes, mais de quelque chose de plus simple, mais qu’on ne va pas entendre, et la vraie tragédie va survenir. Rien de mélodramatique, non, dans ce drame contemporain qui ravive des terreurs ancestrales. Un vrai retour à la tragédie, ou au drame ibsénien, enfin compris.

A priori, le dispositif est réaliste : des gens que l’on a croisés, ou que l’on s’imagine bien, parlent de choses qui nous parlent. Casqué, le spectateur est au milieu de la conversation, invité à entendre toutes les déglutitions, les murmures, les toussotements, les bruits de fourchette, les paroles, sans y prendre part, tel un voyeur ou un Dieu caché. Immersif, le dispositif manie également toutefois la mise à distance : écrans transparents qui masquent la scène, vidéos en fond. Et la conversation entre amis n’est ni situable ni datable : un homme n’en finit plus de descendre un escalier, un autre revient à l’état sauvage, l’espace d’un moment. La chronologie se dérègle, on se demande si l’on a rêvé ou non la révélation de cet « abîme » que ne peut combler cette « culture » bobo, bourge, exsangue et dégénérée.

Il est peu de dire que la pièce est un chef-d’œuvre. Avec sa troupe exceptionnelle, Ostermeier livre une pièce sans effets superfétatoires, d’une lisibilité et d’une intelligence rares. Une pièce bruissante, qui montre la nullité de ce bruit. Et sa petite fille est merveilleuse et monstrueuse : petit être impérieux, buté, pas mignonne, non, mais l’essence de l’enfance, pyjama rose pâle éclairé avec une douceur de peintre, pieds qui ne touchent pas terre, amour, vie et mort dans un corps de moins d’un mètre.

 

© Arno Declair

 

Abgrund (l’Abîme) de Maya Zade – Création en France
Mise en scène : Thomas Ostermeier/Schaubühne Berlin
Dramaturgie : Maja Zade

Avec : Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle Redfern, Alina Stiegler

En allemand surtitré

 

Du jeudi 3 au dimanche 13 octobre 2019, à 20 h 45

17 h le dimanche

Durée 1 h 55

 

Les Gémeaux / Scène Nationale
49, avenue Georges Clemenceau
92330 Sceaux

 

Réservation au 01 46 61 36 67

www.lesgemeaux.com

 

 

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